Roubaix : quand la rue oppresse les femmes

Les Roubaisiennes craignent la tombée de la nuit et certains hommes qu’elles croisent. Un sentiment d’insécurité encore sous-estimé par les pouvoirs publics.

« En général, on ne se sent pas en sécurité. Il y a des quartiers où on ne se déplace pas seule et on évite de marcher dans les rues après 16 heures« , confie Coralie dans un sourire. Cette psychologue de 28 ans travaille à la mairie de Roubaix. Elle dresse le constat d’une ville peu sûre pour les femmes. Dans la  rue, en milieu d’après-midi, de la musique forte s’échappe des voitures qui défilent à toute allure et le livreur de kebab en scooter use de son klaxon envers des jeunes filles. Devant des cafés du quartier de l’Alma, des groupes d’hommes stationnent. On les appelle « les teneurs de rue« , explique Lydia Guirous, ex-porte-parole Les Républicains. Féministe engagée, cette ancienne Roubaisienne connaît la ville dans ses moindres recoins : « Ce qui est pénible, ce sont ces hommes qui te passent au scanner. Vous avez l’impression d’être nue même si vous êtes en jean. »

Une femme se sent bien dans l’espace public uniquement quand elle le traverse. L’homme, lui, ne se justifie jamais », Myriam Cau, urbaniste

Mais ces Roubaisiennes refusent de stigmatiser leur ville. Pour Marie Pessemier-Deboudt, directrice du Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF), des problèmes existent dans la ville, mais « comme dans toutes celles de taille importante« . Même son de cloche pour Myriam Cau, urbaniste et élue d’opposition Europe Ecologie-Les Verts. Elle estime que « Roubaix est une ville tout à fait normale. Le fait qu’il n’y ait que des hommes dans certains cafés s’explique par l’histoire industrielle. Autrefois, les hommes allaient dans des cafés ouvriers. Une femme, traditionnellement, ne s’y rendait pas. Ce n’est pas une évolution que l’on doit attribuer à des connotations identitaires ou religieuses« . L’urbaniste reconnaît tout de même se sentir mal à l’aise dans l’espace public : « Une femme se sent bien dans l’espace public uniquement quand elle le traverse, quand elle a quelque chose à y faire qui lui confère une certaine légitimité. L’homme, lui, ne se justifie jamais. »

Identifier les causes

Comment améliorer le confort des femmes en ville? Créer des lieux « women-friendly », comme à  Aubervilliers (Seine-Saint- Denis)? « Le collectif Place aux femmes y a labellisé des cafés pour que des femmes s’y sentent chez elles« , raconte Marie Pessemier-Deboudt, directrice du CIDFF à Roubaix. Ici  aussi, « il y a eu des tentatives de privatisation, se souvient Coralie. Un salon de thé réservé aux femmes a ouvert dans le centre, mais ça n’a pas marché.« 

Coralie et Émilie travaillent à la mairie de Roubaix. Elles évitent de se déplacer seules la nuit.

En septembre 2016, la ville de Roubaix a expérimenté une première « marche exploratoire » dans le  quartier de la gare Jean Lebas, en partenariat avec Keolis, le groupe responsable des transports en commun dans la métropole lilloise. Il s’agit d’une enquête de terrain conduite par un groupe de femmes du quartier, afin d’identifier les lieux et les causes de l’insécurité qu’elles ressentent. Les autorités y sont associées pour prendre en compte leurs propositions. « La ville a pris les devants, se réjouit Marie Pessemier. Et Keolis a pointé un certain nombre de choses, comme l’éclairage, le nettoyage,  la gestion de flux… « 

Rien n’est fait spécifiquement pour les femmes à Roubaix », Cédric Girard, directeur de la communication

Difficile de savoir s’il s’agissait d’un coup d’épée dans l’eau ou si des mesures concrètes ont été prises après la marche exploratoire. Le géant du transport refuse les interviews. La ville, elle, « n’a pas grand chose à dire » à ce propos : « Rien n’est fait spécifiquement pour les femmes à Roubaix, indique Cédric Girard, le directeur de la communication. De toute façon, le quartier de la gare s’est métamorphosé depuis septembre.« 

La solution vidéo-surveillance

En effet, l’opération Campus Gare était censée redynamiser les lieux : un hôtel, un IUT et une  résidence étudiante ont été implantés. Mais les femmes évitent toujours le quartier après la tombée de la nuit. Sur place, deux jeunes hommes fument un joint dans leur voiture, stationnée sur le parvis désert de la gare. « Les marches exploratoires, ce n’est pas magique, justifie Marie Pessemier, la directrice du CIDFF. Il faut faire une éducation collective. » Son association a d’ailleurs organisé un débat sur la place des femmes dans l’espace public qui a réuni une centaine de personnes en  novembre dernier, au théâtre de Roubaix.

L’urbaniste Myriam Cau y a participé. Pour lutter contre le sentiment d’insécurité, elle propose « un travail de fond : il faut rendre les lieux accueillants, bien  éclairés, sans recoins sombres. Roubaix est une ville où il y a énormément à faire. J’ai l’impression que c’est comme Sisyphe avec son rocher, on n’en a jamais fini« . A titre d’exemple, la ville a modernisé le quartier des Trois-Ponts. Les immeubles ont été rasés pour  construire de nouveaux pavillons à taille humaine, séparés par de larges avenues. Les trottoirs aussi se sont élargis. « A chaque rénovation urbaine, nous privilégions les espaces ouverts, explique Cédric Girard. Mais nous ne le faisons pas spécialement pour les femmes. » Le directeur de la communication compte plutôt sur la vidéosurveillance, « en plein déploiement à Roubaix« , pour sécuriser les déplacements de ses concitoyennes.

Marie Albert et Alexandra Klinnik

article publié sur leJDD.fr le 6 avril 2017

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