Ivg.net, une famille en croisade contre l’avortement

La loi Veil a 42 ans. Celle visant à étendre le délit d’entrave à l’IVG aux sites anti-avortement a été adoptée mi-février. L’un des portails visés, ivg.net, est aussi bien référencé sur Google que le site du gouvernement. Derrière ce site se cache une association, SOS Détresse, pilotée par une famille de militants catholiques aux sources de financement opaques.

Le cortège de monospaces défile dans le hameau de Frileuse. Il est 16h30, les enfants sortent de l’école de Tarcisius, à Briis-sous-Forges (Essonne). Dans le corps de ferme, les mères de famille attendent au chaud dans leur véhicule que leur aîné monte rejoindre ses frères et sœurs, pas encore scolarisés. La directrice de l’école maternelle et primaire regarde les minibus quitter la ferme. Claire Coppin a ouvert l’établissement catholique hors contrat en 2013. L’adresse, 4 route du Carmel, abrite également une association, SOS Détresse, censée «apporter un soutient (sic) moral, matériel ou financier direct aux femmes en détresse» selon ses statuts. Son président est Pierre Coppin, l’époux de Claire Coppin. Son rôle ? Piloter ivg.net, un site anti-avortement en apparence officiel qui fait de l’ombre au site du gouvernement.

L’association et le site anti-avortement sont liés par une «convention de partenariat exclusive», dont l’objectif est de «venir en aide aux femmes en détresse suite à une grossesse en cours ou interrompue». La directrice de la publication d’ivg.net est Marie Philippe, la mère de Claire Coppin. Le site propose «une écoute strictement gratuite et anonyme dans le cadre d’un projet d’IVG» , via un numéro vert ouvert de 9h à 23h, sept jours sur sept. Sur Google, il apparaît juste derrière le site du gouvernement ivg.gouv.fr. C’est pourquoi ivg.net se trouve dans le viseur d’une loi relative au délit d’entrave numérique à l’IVG, accusé par les associations féministes de faire de la «désinformation» et de dissuader les femmes enceintes d’avorter.

D’où vient l’argent ?

Parmi les voisins de la famille Coppin, aucun n’a entendu parler de SOS Détresse. Tout juste connaissent-ils l’école de Tarcisius, qui accueille 58 enfants. Les élèves y reçoivent un enseignement alliant méthodes traditionnelles (dictées quotidiennes) et «pédagogie sensorielle» (chant, théâtre). Disposant du statut «hors contrat», l’école ne reçoit aucune subvention de l’État et bénéficie d’une grande autonomie quant aux programmes scolaires. Discrète sur le financement de son école, dont elle justifie la création par «un apport personnel», Claire Coppin balaie les questions portant sur l’association, présidée par son mari : «SOS Détresse n’a rien à voir avec l’école de Tarcisius», insiste l’enseignante dans la cour de l’école. En nous voyant discuter avec des parents d’élèves, Claire Coppin nous prie de quitter le corps de ferme : «Allez, partez, partez !», s’exclame-t-elle en nous poussant vers la sortie.

Après ivg.net, SOS Détresse a pris le soin d’acheter d’autres noms de domaines liés à l’IVG, actifs ou non (dont avortement.net). L’association tient aussi une page Facebook – 46 000 likes – intitulée «IVG : vous hésitez ? Venez en parler !». Selon la directrice de publication Marie Philippe, «une dizaine de community managers bénévoles» se relaient pour l’alimenter. Pour gagner des visites et remonter dans le référencement Google, le compte Facebook d’ivg.net publie le 1er mai 2013 un message invitant les internautes à visiter «quotidiennement (via Google) et pendant trois minutes minimum» le site, pour contribuer «au maintien du site bien visible dans le top 3 de Google» et «sauver des mères et des bébés!» Car ivg.net ne paie pas le moteur de recherche pour apparaître dans les annonces Google. Pour être bien référencé «naturellement», l’ancienneté compte (ivg.net a presque dix ans), le nombre de visites et les mots-clés également. ll n’est pas exclu que ivg.net ait investi dans le référencement naturel en payant des webmasters, mais Marie Philippe assure qu’ils sont tous «bénévoles» et au nombre de «quatre». Reste à payer le numéro vert d’ivg.net, animé par«une vingtaine de bénévoles» selon cette dernière: «Il s’agit de médecins, psychologues, juristes et d’assistantes sociales […] affiliés à notre réseau». Les frais liés au service d’écoute et au fonctionnement du site internet s’élèveraient à environ 2.000 euros par an, selon l’opérateur Orange et la société de création de sites FS Diffusion.

Comment ivg.net est-il financé ? Marie Philippe revendique un budget de «80.000 euros» en 2017, dont «50.000 euros d’aides d’urgence» aux femmes enceintes. Selon le leader du mouvement anti-IVG Les Survivants Emile Duport, ivg.net est «une œuvre caritative». La députée Catherine Coutelle rapporte l’expérience d’une lycéenne qui a échangé avec des écoutants d’ivg.net pendant un mois : «Ils lui ont dit “On vous accueillera dans un centre, on vous donnera entre 600 et 800 euros par mois”.» Ils lui ont proposé une place en crèche pour son bébé pour un euro par mois, raconte la rapporteure de la loi relative au délit d’entrave numérique à l’IVG. «Ils lui envoyaient vingt SMS par jour, et ont pris rendez-vous avec un médecin pour elle, en disant ”c’est une visite gratuite”. Ils ont de l’argent.»

D’où viennent ces 80 000 euros ? Uniquement de dons, revendique l’association. «Nous ne recevons pas de subventions, affirme Marie Philippe. Il s’agit exclusivement de dons privés, on ne donne pas les noms.» L’association affirme avoir reçu de l’Etat l’agrément «organisme d’intérêt général», un label permettant aux éventuels donateurs de déduire 66% du montant de leur don de leurs impôts. Mais la sous-préfecture de l’Essonne dément cette allégation : pas de trace de l’agrément d’intérêt général dans les statuts de SOS Détresse, alors que sa mention est obligatoire.

Quant à l’origine des dons, plusieurs hypothèses nous ont été suggérées. Et si les 80 000 euros étaient financés par le lobby chrétien conservateur European Centre for Law and Justice (ECLJ), proche de la Manif pour tous, dont deux représentants ont accompagné Marie Philippe à l’Assemblée nationale le 24 novembre ? En 2012, l’ECLJ a reçu 1,1 million de dollars de sa branche américaine, l’American Center for Law and Justice. Son siège européen à Strasbourg dément tout financement ou lien avec les sites anti-IVG. Gregor Puppinck, son directeur, a refusé de nous répondre par téléphone. Sa secrétaire finit par rédiger un message en son nom : «M.Puppinck n’a aucun rôle dans l’association SOS Détresse ni dans le site ivg.net.» Ivg.net pourrait-il alors compter sur la Fondation Jérôme Lejeune, connue pour son opposition à l’avortement, comme croit savoir Veronica Noseda, la coordinatrice nationale du Planning Familial ? La Fondation dément: «Une partie de notre budget sert à défendre la vie, c’est vrai. Mais nous ne donnons jamais aux autres associations», affirme son secrétariat.

Famille unie

Financé par des dons privés ou par des lobbies, le site ivg.net peut compter sur une famille unie et organisée, composée de catholiques pratiquants. Marie Philippe est soutenue par son mari René Sentis, PDG d’EBP Informatique à Rambouillet (Yvelines), au chiffre d’affaire de 40 millions d’euros en 2016. L’homme d’affaires a créé le site ivg.net, mais la plateforme n’est plus déclarée à son nom depuis l’année dernière (au profit de Marie Philippe). Il a refusé de répondre à nos questions. A ses côtés, Grégoire Leclercq, ex-président de SOS Détresse de 2008 à 2013. Le gendre de René Sentis est directeur de la relation client chez EPB. Conseiller municipal divers droite à Rambouillet (Yvelines) depuis 2014, il est également président de la Fédération des auto-entrepreneurs. Il écume les plateaux de télévisions pour débattre de l’ubérisation. Lui non plus n’a pas souhaité répondre à nos questions. Un autre homme de la famille fait tourner les rouages du site ivg.net : Pierre Coppin, l’époux de Claire Coppin, la directrice de Tarcisius. Contacté, le directeur de SEIP (entreprise de travaux publics) n’a pas fait suite à notre demande.

SOS Détresse peut aussi compter sur un grand nom de l’entreprenariat : celui de Matthieu Foucart, PDG de Norauto depuis mai 2016. Il a été secrétaire de l’association entre 2008 et 2013. Contacté, Matthieu Foucart confirme son rôle dans l’organisme. Il ajoute ensuite «qu’il n’y a rien ici, dans cette ”histoire”, de très mystérieux… Merci de ne pas extrapoler».

Ni Marie Philippe, ni René Sentis n’apparaissent dans les statuts de l’association SOS Détresse, au profit de leurs enfants et du couple Foucart. Ce microcosme de catholiques pratiquants s’est connu via un engagement associatif : la méthode Billings, promue par le couple Sentis. Elle est fondée sur l’identification des périodes de fertilité par le suivi de l’état de la glaire cervicale. Les Foucart, les Leclercq et les Coppin sont tous des «couples moniteurs» : ils aident d’autres couples à adhérer à cette méthode de contraception naturelle et apparaissent sur les vidéos de promotion du Centre Billings France.

La communication d’ivg.net est maîtrisée par Marie Philippe seule, qui s’estime menacée par les médias. Dans un Facebook Live du 19 janvier, la directrice de publication était l’invitée du député d’extrême droite Jacques Bompard à l’Assemblée nationale. Face à Christine Boutin et Jean-Frédéric Poisson, elle assène qu’il faut «essayer d’avoir des possibilités d’infiltrer […] les médias» car ils sont «ce qui reste le plus dangereux pour nous». Elle attribue la baisse d’appels au service d’écoute d’ivg.net «au climat de haine» du mois de décembre, avec la publication de «250 articles extrêmement agressifs par rapport soit au site, soit à ma personne, soit à celle de mon époux». Seule solution pour Marie Philippe, qui invective l’assemblée : «Trouvez-moi des médias !» pour prêcher la bonne parole. Le «véritable combat» de la famille ivg.net continue.

Marie Albert et Alexandra Klinnik

article publié dans Libération le 17 février 2017

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